Cambronne_wBien sûr, je n’étais pas à Waterloo, mais je crois pouvoir apporter certains éléments de réponses à cette polémique qui dure depuis maintenant 191 ans. Tout d’abord, rappelons les faits :

Le 18 juin 1815, l’Empereur Napoléon Ier livrait et perdait sa dernière bataille : Waterloo. Durant cette bataille, les britanniques occupaient une position retranchée très avantageuse sur un plateau, celui de Mont-Saint-Jean. Le but de Napoléon était, selon sa tactique favorite, de faire craquer le centre ennemi avant de battre séparément les deux ailes. Mais les Anglais tiennent bon et ni le bombardement de la Grande Batterie ni l’assaut des dix-neuf mille hommes de Drouet d’Erlon ou les charges répétées de Ney ne parviennent à rompre la ligne ennemie. Cependant, vers 19 heures, Wellington, le généralissime anglais, sent bien que son armée est à deux doigts de vaciller sous les coups des français. Seule l’arrivée de son allié prussien, le feld-maréchal Blücher, pourrait encore le sauver. Napoléon, quant à lui, attend les renforts du maréchal Grouchy mais ce sont bien les Prussiens qui débouchent sur le champ de bataille. Ils sont d’abord repoussés mais, toujours plus nombreux, ils menacent la droite française. L’Empereur, sentant la situation lui échapper, décide de jouer son va-tout, il fait donner la Garde pour enfoncer les Anglais, si ces derniers plient maintenant, rien n’est perdu ; et pour redonner courage à ses hommes, il ordonne à ses aides de camp de propager la fausse nouvelle de l’arrivée de Grouchy.

Napoléon fait donc avancer la Moyenne Garde mais cette dernière, qui n’est pas appuyée par de la cavalerie ou même de l’artillerie (l’Empereur avait en fait donné des ordres dans ce sens, mais les troupes, épuisées, n’ont pas eu le temps de suivre), se fait écharper et recule. C’est alors la panique parmi les soldats français qui, comprenant en plus qu’on les a trompé et que Grouchy ne viendra pas, se débandent au cri de "La Garde recule !"

La Vieille Garde qui attendait, impatiente, d’attaquer à son tour, est disposée en carré pour couvrir la déroute de l’armée impériale. Ces hommes que l’on surnomme en Europe "les Immortels" vont tenir tête aux deux armées ennemies, quitte à se faire tuer jusqu’au dernier. Parmi les carrés, celui du 2ème bataillon du 1er Chasseurs, commandé par le général Cambronne. Bientôt encerclé, ce dernier est sommé de se rendre par le général anglais Colville. C’est là qu’il aurait d’abord répondu "La Garde meurt et ne se rend pas !" à deux reprises puis, à bout de patience, il aurait crié "Merde !" aux Anglais, avant de tomber, frappé d’un balle au visage.

Malheureusement ce récit plus qu’héroïque a été quelque peu enjolivé. En effet, la très célèbre phrase "La Garde meurt et ne se rend pas" semble avoir été inventée de toutes pièces… Cambronne dira lui-même, (car il était bien vivant, le coup de feu reçu à la tête lui ayant seulement fait perdre connaissance !) lors d’un banquet en 1830 : "Non je n’ai pas dit "La Garde meurt et ne se rend pas" ; mais sommé de déposer les armes, j’ai répondu quelques mots moins brillants, certes, mais d’une énergie naturelle."

En outre les descendants du général Michel, (qui commandait le 1er bataillon du 3ème chasseurs de la Garde à Waterloo où il fut tué et dont on ne retrouva jamais le corps) firent un procès à Cambronne sur le motif que la formule était en fait de leur père, sans que le tribunal tranche.

On peut imaginer que Cambronne ait dit quelque chose comme : "Plutôt mourir !", la postérité se chargeant ensuite d'embellir la formule.

D’autres sources prétendent enfin, et c’est assez crédible, que Cambronne se contentait de répondre aux somations des Anglais par "Chasseurs, en avant !".

Qui croire ?

Passons maintenant au fameux mot de Cambronne, à savoir "merde". Là aussi, les témoignages diffèrent. Selon certaines sources, le général aurait carrément dit à Colville d’aller se faire f…, d’autres prétendent que ce fut un chasseur du bataillon qui le lança, excédé, certains enfin parlent du général Martenot qui aurait dit le mot et l’aurait ensuite fait scander par ses troupes. Attention ! De faux témoignages circulent, ne croyez jamais un récit où l’on vous dira que Cambronne commandait des grenadiers, c’est une erreur révélatrice de l’ignorance de l’auteur et de la fausseté de ce qu’il rapporte, Cambronne commandait des chasseurs (je pense notamment au soi-disant témoignage du grenadier Deleau et qui n’est en fait qu’un mensonge journalistique).

Même si Cambronne nia toute sa vie avoir prononcé le mot qui devait le rendre célèbre, il nous est permis d’avoir des doutes là-dessus. En effet, il se targuait d’être de très bonne éducation et ne voulait surtout pas que de mauvaises langues puissent prétendre que les généraux de l’armée impériale n’étaient en fait que des grossiers illettrés. De plus, Cambronne avait épousé… une Anglaise, l’infirmière qui le soigna, et l’on sait que cette dernière lui offrit une montre le jour où son époux lui promis de ne pas avoir dit le mot. J’ajouterais enfin, que lorsqu’il put enfin rentrer en France, Cambronne fut traduit en justice à deux reprises pour sa fidélité à l’Empereur pendant les Cent-Jours, mais il fut à chaque fois gracié, échappant ainsi au sort du maréchal Ney (fusillé) ; peut-être ne tenait-il tout simplement pas à se faire remarquer du régime des Bourbons. 

Quoiqu’il en soit, Cambronne devait un jour avouer, alors qu’on le questionnait une fois de plus sur le sujet : "Je répondis quelque chose aux Anglais qui me sommaient de me rendre, ce quelque chose doit être cela."

Plutôt ambigu, non ?

Pour conclure, je dirais qu’il est à mon avis très probable que le général Cambronne  ait dit le fameux mot à Waterloo, on imagine sans mal son exaspération devant la défaite de l’armée française et l’insistance du général anglais. Franchement, qu’auriez vous répondu à sa place ?

D.

Notes :

- Cambronne, en plus de recevoir une balle dans la tête, eut le bras droit entaillé par le sabre d’un cavalier anglais, fut blessé à la main droite d’un coup de baïonnette et comptait d’autres plaies aux jambes. Cela ne l’empêcha pas de vivre jusqu’à 72 ans.

- Patrick Rambaud, auteur de romans traitant de l’épopée impériale, prétend que Cambronne n’a jamais dit "merde" aux Anglais. Selon lui, "cette légende naît en 1830, inventée par le bohème Genty au café des Variétés, pour piéger Charles Nodier (qui le répétera)". Malheureusement pour lui, la rumeur courait déjà bien avant 1830 et il est tout de même peu probable que ce fait connu par des millions de personnes n’ait pour origine qu’une farce faite à un seul homme !