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Tempête de neige – vapeur à l’entrée d’un port lançant des signaux en eau peu profonde et avançant en sondant. L’auteur se trouvait pris dans cette tempête la nuit ou l’"Ariel" quitta Harwich,

J. M. W. Turner (1775-1851), RA, 1842.

Huile sur toile, 91,4 x 121,9 cm.

Londres, The Tate Gallery.

Personnellement  je  trouve  qu’il  s’agit de la plus belle marine de Turner et peut-être même de l’histoire de l’art ! Le peintre a ici représenté un bateau à vapeur en difficulté sur une mer démontée et dont l’équipage envoie des signaux lumineux pour se guider, lors d’une tempête accompagnée de rafales de neige. Le vapeur est balloté par les creux comme une coquille de noix. On remarquera que, pour une fois, l’artiste a bien placé la cheminée, laquelle crache un impressionnant panache de fumée et de flammes, au dessus du moteur. Turner aimait à raconter qu’il était sur ce bateau lors des faits et même qu’il avait demandé aux marins de le lier au mât !

"J’y suis resté quatre heures, sans croire que j’en sortirais vivant, mais résolu à en témoigner si c’était le cas" déclara-t-il un jour à un visiteur de sa galerie venu le complimenter. On sait aujourd’hui que l’épisode a été vraisemblablement inventé de toutes pièces par Turner, car aucun navire nommé l’ "Ariel" n’a quitté le port de Harwich à la date ou l’artiste dit avoir vécu cette aventure ! Le nom du bateau renverrait en fait au personnage d’Ariel dans La Tempête de Shakespeare. La volonté manifeste de Turner est ici de donner au spectateur l’impression d’être lui-même pris dans la tempête ; pour que son tableau paraisse inspiré de la pure réalité, il y inclut un caractère autobiographique avec ce joli mensonge. Il avait décidément un esprit très inventif.

Turner, qui prenait habituellement de haut les critiques abominables et injurieuses, dont il eut à souffrir à partir du moment où se révéla toute son originalité, et pratiquait avec beaucoup d’ironie l’autocritique, fut pourtant très affecté par les commentaires cinglants et moqueurs qui parurent dans les journaux après la première exposition de sa toile. Un critique osa même dire que Turner avait peint sa toile avec "de la mousse de savon et du lait de chaux". Réponse indirecte de Turner, en privé : "Mousse de savon et lait de chaux ! Je me demande s’ils savent à quoi ressemble la mer. J’aimerais qu’ils y aient été plongés." ou encore : "Je n’ai pas peint cela pour qu’on le comprenne ; je souhaitais montrer à quoi ressemble ce genre de spectacle. […] Je ne demande à personne d’aimer ce tableau.".

On a ici un très bel exemple d’utilisation du clair-obscur : l’artiste joue sur le contraste entre des aplats sombres et des zones très claires sans faire de dégradé, ce qui rend la composition chaotique et permet de matérialiser la violence de la tempête et la détresse, l’impuissance de l’homme qui y est confronté.

Cette magnifique toile est exposée à la Tate Gallery, à Londres dans le quartier de Westminster, j’ai eu la chance de la voir en vrai, l’effet est spectaculaire ! À voir au moins une fois dans sa vie, donc.

D.